ANNE de BRETAGNE et son père le duc FRANCOIS II

LE DUC DE BRETAGNE FRANCOIS II (1435 – 1488).

François II continue à être dénigré dans nombre de publications récentes. On lui fait grief, très généralement, d’avoir été un jouisseur politiquement incapable, et d’avoir été largement responsable du malheur de la Bretagne, à cause de ses insuffisances. Bien que le problème breton ait été l’une des grandes affaires européennes de la fin du 15ème siècle, et même si la Bretagne est l’un des acteurs majeurs de cette époque, le souverain breton, qui fut l’ennemi déclaré de la France – à son corps défendant, car il était foncièrement pacifique – et surtout de son roi Louis XI, n’y apparaît pas comme un héros : même s’il a été mêlé à tous les conflits de son temps, ce n’est sûrement pas par goût de la chicane, ni des guerres, mais parce que le hasard l’a placé sur le trône de Bretagne, et que Louis XI n’a cessé de susciter de graves problèmes à la Bretagne, ne dissimulant pas son intention de s’emparer de ce pays. Cependant, on s’accorde à reconnaître que d’avoir pu faire face à ce monstre qu’est devenu la France de Louis XI durant son règne, fut un exploit peu ordinaire, et qu’il fut bien loin d’être négatif.

Plusieurs témoignages contemporains permettent de tracer de lui un portrait assez fidèle, en particulier celui d’ Alain Bouchart, qui a vécu à sa cour, et qu’on ne peut soupçonner de partialité. Le portrait qu’en font les contemporains est contrasté, mais généralement favorable. Ses actes, relatés dans des documents nombreux, permettent de savoir quel homme il fut.

1 – L’arrivée au pouvoir.

Après la disparition du duc de Bretagne Jean IV, dit «le Conquéreur », mort en 1399, se succèdent sur le trône breton quatre ducs issus de lui et de sa troisième épouse, Jeanne de Navarre, fille du roi de Navarre Charles le Mauvais :

Jean V, dit le Sage, né en 1389, duc de 1399 à 1420 (La Borderie, 4, 136).

François Ier, fils du précédent et de la princesse Jeanne de France, fille du roi Charles VI. Né en 1410, il est duc de 1420 à 1450 (La Borderie, 4, page 305).

Pierre II, également fils de Jean V, né en 1418, duc de 1450 à 1457 (idem).

Arthur III, dit « le Justicier », fils de Jean IV et de Jeanne de Navarre, sa troisième épouse. Né le 24 août 1393 au château de Suscinio, il accède à la couronne de Bretagne en 1457, et meurt en décembre 1458 à Nantes, après un règne très bref. Il avait été nommé connétable de France par Charles VII, en 1425, en vertu de l’alliance de la Bretagne et de la France, après accord du conseil ducal de Bretagne, qui n’exprima son approbation, d’ailleurs, qu’avec réticence (Cosneau, page …) : la Bretagne n’est pas un fief de la France, le duc n’est pas le vassal du roi de France, mais le chef d’un Etat souverain (Voir notamment : Planiol, 3, pages 51 à 104).

Rien ne prédestine François, modeste comte d’Etampes par la mort de son père à monter sur le prestigieux trône breton. C’est par un hasard singulier que les trois ducs qui le précèdent n’eurent pas de fils survivants, et que François d’Etampes devint le plus proche parent mâle du duc Arthur III.

Né en 1435 au château de Clisson, François est le fils de Richard, comte d’Etampes et seigneur de Clisson, lui même étant le fils de Jean IV, duc de Bretagne. Il est donc le petit fils de Jean IV le Conquéreur, fondateur de la dynastie des Montfort. Sa mère, Marguerite d’Orléans, sœur de Charles, duc d’orléans – le délicieux poète qui a écrit ce poème que les enfants apprenaient autrefois par cœur :

Le temps a laissé son manteau
De vent, de froidure et de pluie,
Et s’est vêtu de broderies,
De soleil luisant, clair et beau …

La mère de François d’Etampes est la tante de Louis d’Orléans, fils dudit duc Charles, qui deviendra plus tard, en 1498, le roi Louis XII, et le mari d’Anne de Bretagne en 1499. Cette étroite parenté explique l’affection particulière du duc François pour ce jeune prince, et pourquoi il souhaita qu’il devînt son gendre.

Le futur François II, voué à un destin médiocre, n’a aucune qualité remarquable pour s’illustrer dans aucun domaine, en particulier dans le domaine des armes.

Selon la coutume constitutionnelle de Bretagne, les filles pouvant succéder à leur père en l’absence d’héritier mâle, ce sont les filles du duc François Ier – qui règne de 1420 à 1450 – qui auraient dû devenir duchesses : Marguerite, l’ainée, puis, en cas de mort de celle-ci sans enfants, sa sœur cadette Marie. C’est un autre solution, celle de la prudence, liée aux circonstances, qui prévaut. D’un commun accord du duc avec son conseil et les Etats de Bretagne, les deux princesses sont écartées du trône, afin d’éviter des contentieux tant avec la France que la famille des Penthièvre.

(1) A la mort du duc Jean III, décédé en 1341 sans enfants, deux candidats à sa succession s’étant manifestés – sa nièce Jeanne de Penthièvre, fille de Guy, frère décédé du duc, et son demi-frère Jean de

Montfort, les deux camps s’affrontent dans une guerre très meurtrière, pendant des années. Jean de Montfort est soutenu par les Anglais, Jeanne de Penthièvre et son mari Charles de Blois, neveu du roi de France, sont soutenus par les Français. Le camp de Jeanne de Penthièvre ayant été vaincu, c’est le fils de Jean de Montfort qui devient duc en 1365, sous le nom de Jean IV. Il est décidé, par le traité de Guérande du 12 avril 1365, que tant qu’il y aura des mâles issus de Jean IV, aucune femme ne pourra accéder au trône de Bretagne, mais que si la lignée mâle vient à faillir, la couronne reviendra dans la maison de Penthièvre. Ce traité, mal ficelé, engendrera une catastrophe sous le règne de Jean V, qui succède à son père Jean IV. Borderie, tome 3, pages tome 4, pages 1 et suivantes.

2 – Enfance, adolescence. Il est d’usage, à l’époque, que les grands – et plus généralement les seigneurs -, attirent à leur cour et dans leurs châteaux les fils de leurs vassaux. Ceux-ci sont placés sous leur surveillance, y sont éduqués, y apprennent le métier des armes, et deviennent clients et vassaux à leur tour. Leur fidélité est récompensée par le suzerain, par des bénéfices, en terres, en argent, en dignités, qui sont d’autant plus importants que la docilité et les services rendus sont réels. Le comté d’Etampes appartient au roi de France. A la mort de son père, François est investi de ce comté. Mais il n’obtient que fort peu de chose du roi de France, en dehors du titre de comte d’Etampes.

Le père de François, Richard comte d’Etampes, décède en 1438. Sa veuve, Marguerite d’Orléans, désargentée, vit dans le val de Loire avec son fils. Elle est recueillie à Blois par la famille d’Orléans. François vit une partie de sa jeunesse à la cour du roi Charles VII, où il est bien accueilli, et où il mène une joyeuse vie, essentiellement consacrée au plaisir.

Son cousin le duc François Ier de Bretagne, fils du duc Jean V, n’a pas de fils, mais a deux filles. L’ainée, prénommée Marguerite, aurait du, selon l’ancienne tradition, succéder à son père sur le trône de Bretagne, comme nous venons de le préciser. Mais en raison de la sanglante guerre de succession, terminée par le traité de Guérande, en 1365, le duc, par prudence, écarte sa fille du trône – avec le consentement des Etats de Bretagne -, et la promet en mariage à son cousin le jeune François d’Etampes, qui réunit ainsi sur sa tête les droits des Montfort, en sa qualité de petit fils de Jean IV, et les droits des Penthièvre. Combinaison contraire aux usages de la Bretagne, mais habile, François devenant duc par l’hérédité, par sa femme, par le consentement de son beau père et celui de l’assemblée nationale des Bretons, les Etats de Bretagne : cette succession, largement consensuelle, croit-on, permet d ‘éloigner le spectre de la guerre avec la France. Arthur III, duc de Bretagne de 1457 à 1458, François lui succède. Son règne, très long, dure trente ans, de 1458 à 1488 ; il meurt, le 9 septembre 1488, à Couëron, six semaines après la bataille de Saint-Aubin-du-Cormier, au cours de laquelle les armées bretonnes ont été détruites par les armées françaises.

Il est couronné dans la cathédrale de Rennes, dans les formes habituelles, au cours d’une cérémonie grandiose, le 3 février 1459. N’étant le vassal du roi que pour les petites seigneuries dont le roi lui accorde la jouissance à titre viager – Etampes, Montfort l’Amaury, Vertus, pour lesquelles il prête au roi l’hommage lige – il ne prête que l’hommage simple au roi Charles VII pour le duché de Bretagne, « tel que ses prédécesseurs l’ont fait », étant « roi en son duché comme le roi dans son royaume ». La prestation a lieu près de Tours, le 28 février 1459.

Le roi Charles VII étant décédé le 22 juillet 1461, le duc se rend à Tours, comme le veut l’usage, pour prêter l’hommage à son successeur Louis XI. Le roi n’exige pas de lui l’hommage lige , le conseil ducal ayant interdit au duc de prêter un tel hommage; il se contente de s’incliner devant lui. (La Borderie, tome 4, pages 417 et 424.Morice Preuves, II, 1762). + 

3 – La vie conjugale et la vie extra-conjugale.

François d’Etampes se marie deux fois. En 1455, il épouse Marguerite de Bretagne, la fille de François Ier, duc de Bretagne de à 1450. Au moment de ce mariage, le duc François Ier, décédé à cette époque, c’est son frère Pierre lui succède, et règne de 1450 à 1457, sous le nom de Pierre II. Marguerite lui donne un fils, prénommé François, comme son père ; l’enfant décède prématurément. La duchesse meurt en 1469. Soucieux de voir le duc assurer sa descendance, d’autant qu’à cette époque le roi Louis XI a déjà suscité plusieurs conflits avec la Bretagne, les Bretons font pression sur lui pour qu’il se remarie (Bouchart f° ).

François II convole une deuxième fois, en juin 1471, avec Marguerite de Foix. Cette princesse est la fille d’Eléonore de Navarre et du comte de Foix. De cette union naissent deux filles : Anne, en 1477, Isabeau, en 1478. Le royaume de Navarre et le duché de Bretagne entretiennent des relations étroites de longue date. Ce choix n’a donc rien de surprenant. Le duc Jean IV de Montfort, grand père de François II, en effet, avait épousé en premières noces la fille du roi d’Angleterre, en troisièmes noces la fille du roi de Navarre Charles le Mauvais (Morice …

(i) Jean IV, mort en 1399, se marie trois fois. Sa troisième femme, Jeanne de Navarre, fille du roi de Navarre Charles le mauvais, lui donne plusieurs enfants, dont deux deviennent ducs : François Ier, puis Pierre II. Jean V, fils ainé de Jean IV, épouse Jeanne, la fille du roi Charles VI de France, alors souverain le plus puissant d’Europe. François Ier, fils du duc Jean V, épouse la fille du roi d’Ecosse Jacques Ier.Arthur de Bretagne, fils de Jean IV, épouse la sœur du très puissant duc de Bourgogne, Philippe le Bon. François II, en deuxièmes noces, épouse Marguerite de Navarre, la fille de la reine de Navarre Eléonore.

Très amateur de jolies femmes, le duc n’a que l’embarras du choix. Sa vie conjugale est agitée. Marié pour la deuxième fois en 1471, il délaisse sa femme Marguerite de Foix, pourtant fort belle, à ce quon dit, et lui préfère sa maîtresse de cœur, Antoinette de Maignelais. Cette dame, nettement plus âgée que lui (elle est née en 1430 ou en 1432), a une grande expérience de la vie et des choses de l’amour. Elle fut en son temps la maîtresse du roi Charles VII – et de bien d’autres, semble-t-il. Elle est la cousine d’Agnès Sorel, maîtresse du roi Charles VII. Elevée avec elle, introduite à la cour par elle pour être la nourrice des enfants qu’Agnès a eu du roi, elle devient à son tour sa maîtresse, sa favorite officielle, et obtient de lui la terre de Maignelais. Charles VII lui fait épouser André de Villequier, premier gentilhomme de sa chambre. Elle anime un groupe de jeunes demoiselles aux mœurs légères, pour distraire le roi vieillissant, un « escadron volant » composé de sa sœur Jeanne et de ses deux belles-sœurs – et d’autres à l’occasion. Le souverain lui fait construire le château de la Guerche. De son union avec André de Villequier, naissent deux enfants : Artus (1451-1452), Antoine (1452-1495), et probablement Jeanne (†1458).

En 1454, elle se retrouve veuve de son époux, et séjourne souvent au château de MenetouSalon (Cher) et au château de La Guerche, sur la Creuse. En 1456, suite au procès fait à Jacques Coeur, elle acquiert la terre de MenetouSalon pour la somme de 8 000 écus d’or. En 1460, elle achète la châtellenie de Cholet. 

Charles VII étant mort en 1461, + le nouveau roi Louis XI la chasse de la cour. Elle devient la favorite du duc de Bretagne, François II, père de la future Anne de Bretagne, devenu duc en 1458. Celui-ci la comble de cadeaux, de présents, de terres et de bijoux, et l’installe à Nantes où son épouse, doit cohabiter avec elle. Cette « cohabitation » est très mal vue de la cour ducale.
De cette liaison, naissent plusieurs enfants,
dont trois survivent : François, qui deviendra baron d’Avaugour (1462-1493), comte de Vertus, de Goëllo, et seigneur de Clisson ; Antoine (1463-1481), Françoise (1470-1500). La belle Antoinette, qui n’est pas un prix de vertu, a espionné son bienfaiteur Charles VII au bénéfice de son fils, le dauphin, futur Louis XI, et ce prince au bénéfice de son père Charles VII. Dans la même tradition, elle espionne François II au bénéfice de Louis XI, au moins pendant quelques années.

Le duc est extrêmement attaché à sa maîtresse. Au point qu’il délaisse sa femme légitime, Marguerite de Foix, au scandale de la cour. On dit qu’elle est peu intelligente, naïve, inculte, mais pourvue d’attraits physiques rares. Un auteur dit que si elle s’était abstenue de parler, on l’aurait adorée. C’est le duc qui procure à Antoinette l’argent pour acquérir la seigneurie de Cholet, dont elle porte le nom, sous le titre de « dame de Cholet ». La passion publique de François pour sa maîtresse est condamnée par sa famille et par sa cour. Selon Bouchart, elle coûte cher aux finances de l’Etat. Ce n’est pas la seule raison qui la rend impopulaire : pendant que François II partage le lit de sa maîtresse, et lui fait des bâtards, il déserte la couche de sa femme, Marguerite de Navarre, et ne lui fait point d’enfant, alors que tout le Duché, gravement menacé par la France, et angoissé, aspire à une descendance légitime, si possible de sexe masculin.

La dame est diversement appréciée. On lui prête une influence politique considérable, pas entièrement négative d’ailleurs. En mauvais termes avec Tanneguy du Chastel en 1468, celui-ci préfère aller servir Louis XI, plutôt que de lui faire sa cour. Ce qui est une grande perte pour le duché, car il possède des qualités éminentes.  

« Le duc est si affublé de cette demoiselle, que personne n’a crédit ni support en cour, s’ils ne sont dans ses grâces » (La Borderie, Histoire de Bretagne, 4, 466).

Mais son influence n’est pas seulement négative. Elle s’engage personnellement aux cotés du duc de Bretagne dans les guerres qui l’opposent au roi de France.

Elle n’a pas que des défauts. D’après Bouchart, elle est « douce, bénigne et prudente, …. et volontiers  » fait mettre en avant ceux qui le méritent, et convainc le Duc d’élever les gens vertueux »; « en vérité, elle induisait souvent le duc, comme elle le pouvait, d’exaucer des gens vertueux, et à être piteux (à faire preuve de pitié), et plein de grâce ». (f° 217 v).

Elle vend même sa vaisselle et ses bijoux pour aider financièrement François II dans la guerre de la ligue du Bien public, qui l’oppose en 1465 à Louis XI. Cet engagement lui vaut une brève confiscation de sa terre de la Guerche en 1468, par le roi de France. Après la bataille de Montlhéry, au cours de laquelle Louis XI est vaincu, elle fait illuminer les rues de Cholet, pour montrer sa joie. Sincérité ou calcul ? On ne sait.

Ce qui ne l’empêche pas de dominer; le duc est dans sa main, elle le domine, et sans doute le manipule. Son château de Cholet est animé de fêtes, de banquets et de tournois organisés à l’occasion des séjours de François II.

Antoinette a su se constituer un très beau patrimoine. Des faveurs de son royal amant Charles VII, de son mari le seigneur de Villequier, et du duc François II, elle attire à elle de nombreuses gratifications et cadeaux importants : la terre de Maignelais, les îles d’Oléron, de Marennes et d’Arvert, les terres et seigneurie de la Guerche, de Menetou, de Cholet. on a conservé une description de son célèbre collier, qui coûta une fortune.

A Cholet, elle favorise l’artisanat, le commerce et la culture du lin. Lorsqu‘elle meurt, en 1474, François II n’a encore aucun enfant légitime. La dame est enterrée dans l’église des Cordeliers de Cholet, actuelle chapelle de l’hôpital de la ville. La tombe sera détruite plus tard en 1563 durant les guerres de Religion. La pierre tombale est alors enfouie, et préservée ainsi jusqu’à sa découverte lors de travaux de restauration au environs de 1880. Celle-ci est actuellement visible au musée d’Art et d’Histoire de Cholet.

Il est probable qu’elle ait rêvé que le fils qu’elle a eu de François II succèdera à son père sur le trône de Bretagne, le bâtard François. Mais celui-ci est écarté par son père et par les Etats de Bretagne, au profit d’Anne et d’Isabeau, les filles légitimes du duc. Ce fils indigne, dont le duc a fait un grand seigneur, trahit la Bretagne – avec jean de Rohan et quelques autres – dès l’invasion du duché en 1487.

A SUIVRE ….

LE DUC DE BRETAGNE FRANCOIS II.

Le présent article est en cours de rédaction. Il sera complété en temps utile.

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